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Les astronautes en quête de programme
Serge Brunier - 6 février 2010
La décision de Barack Obama de mettre fin au programme lunaire de son prédécesseur, George Bush, met les astronautes devant leur responsabilité : il leur faudra désormais imaginer de nouveaux objectifs et convaincre leurs contemporains de la pertinence, au delà de la simple dimension symbolique, de leur présence dans l’espace.
| Du coté des Etoiles, Serge Brunier avec Marie-Odile Monchicourt (2'20") | |
Pour les acteurs et les observateurs du domaine astronautique, la décision de Barack Obama de proposer au Congrès Américain l’arrêt du programme Constellation, patate chaude laissée à son départ par le Président George Bush, n’est pas vraiment une surprise... Depuis l’élection de Barack Obama, en novembre 2008, le silence du nouveau président des Etats-Unis devenait de plus en plus assourdissant, la Maison Blanche restant muette, tant à l’occasion d’événements publiques historiques, hautement symboliques, comme l’anniversaire du premier pas de l’homme sur la Lune, en juillet 2009, qu’à l’occasion des tentatives, maladroites, voire pathétiques, de l’administration spatiale américaine pour se faire remarquer, ici en découvrant « d’importantes quantités d’eau sur la Lune » sur l’un des astres les plus secs du système solaire entier, là en re-découvrant de « possibles traces de vie fossile » dans une météorite martienne, ou encore, lors de la calamiteuse démonstration en vol d’une demie-fusée sensée être porteuse de l’avenir des Américains dans l’espace, la défunte Ares 1...
Aux tentatives de séduction, l’administration Obama a répondu par un silence poli, mais avec un sens politique aigu. D’abord, afin de couper l’herbe sous le pied des critiques, en nommant à la tête de la Nasa, un ancien astronaute, Charles Bolden. Ensuite, en nommant la fameuse commission Augustine, chargée de remettre à plat le programme technique et scientifique de la Nasa. On sait ce qu’il en est : la commission Augustine a fait son travail de déconstruction du programme américain, en annonçant qu’avec le financement actuel de la Nasa, environ 17 milliards de dollars par an, il lui serait impossible de mener à bien un programme prenant chaque année un an de retard... Le programme Constellation – qui, en gros, visait à reproduire, un demi siècle après, l’exploit des astronautes d’Apollo, à l’aide de fusées identiques, mais dotées d’ordinateurs un million de fois plus puissants qu’à l’époque - n’avait aucune chance d’aboutir, étant condamné dès le départ par les contempteurs des vols habités d’une part, mais aussi, paradoxalement, par ses plus fervents avocats !
Obama et ses conseillers ont compris que, au delà des difficultés objectives – envoyer des gens sur la Lune coûterait plus de 200 milliards de dollars et prendrait, au rythme actuel de Constellation, quinze ou vingt ans – l’Américain moyen n’adhérait pas à ce déprimant objectif – revoir un drapeau flotter sur une terre conquise cinquante ans plus tôt. Quel choix restait au nouveau président Américain ? Eh bien, il aurait pu, comme George Bush Senior, dans les années 1990, promettre la planète Mars à ses compatriotes, sauf que... personne n’y aurait cru. Mars, en chiffres ronds, c’est mille fois plus loin que la Lune, et le voyage pour y parvenir est cinquante fois plus long que la traversée Terre-Lune ! Une telle mission exigerait littéralement une économie de guerre, un engagement de guerre, tel que celui qui a inspiré John Kennedy lorsqu’il a promis la Lune à ses compatriotes, après la débacle de la Baie des Cochons, en 1961. Tout le malentendu de la conquête spatiale est là : Apollo n’était pas un programme spatial, c’était un programme politique, idéologique, stratégique, c’est pourquoi l’engagement américain a été total, c’est pourquoi il a réussi. C’est aussi pourquoi, depuis 1972 et sa fin abrupte, la conquête spatiale, au moins dans son volet purement symbolique, les vols habités, est en déshérence, est portée par des promesses, des rêveries jamais tenues, perpétuellement démenties par les faits, continuellement repoussées dans le futur.
En réalité, la conquête spatiale est profondément, génétiquement, schizophrène. Il y a celle qui marche, qui a fait accomplir à l’humanité des progrès prodigieux en un demi-siècle – météorologie, étude de la Terre, télécommunications, système GPS, étude des autres mondes et de l’Univers. Cette conquête, réalisée par des robots – satellites et sondes spatiales – progresse plus vite que l’imagination des hommes : personne n’est capable de prédire ce que la recherche spatiale permettra d’accomplir dans quinze ou vingt ans. Mais, comme les trains qui partent à l’heure, cette conquête là est assez peu médiatisée, sauf quand, de temps à autres, elle nous fait découvrir en live la surface d’une planète située à un milliard de km de chez nous... Et puis il y a l’autre.... Celle que Barack Obama a stoppé net, qui engloutit un tiers des budgets spatiaux, qui a été l’enjeu d’un gigantesque bras de fer idéologique et technologique entre les deux pôles politiques dominants du XX e siècle, celle qui symbolise et porte, depuis cinquante ans, le prestige et la puissance des grandes nations, mais subit, chaque année un peu plus, des revers et des échecs, jusqu’à l’absurde, sans que jamais, jusqu’ici, elle n’ait été remise en question par les politiques qui la maintiennent à bout de bras, au profit des grands industriels aéronautiques : la conquête spatiale par l’homme, les vols habités.
Le véritable message – subliminal - de Barack Obama est profond : pour la première fois depuis le programme Apollo, un président des Etats-Unis reconnaît, en creux, que les astronautes n’ont pas d’objectif. Pour la première fois depuis Apollo et l’absurde fuite en avant qui a suivi, Obama, plutôt que de faire vivre « le rêve » et de promettre pour après-après-après demain le rasage gratis, décide d’y mettre un terme, à charge aux intéressés, les astronautes, ceux qui les envoient dans l’espace et ceux qui les soutiennent, de lui imaginer une suite crédible et surtout signifiante. Fin politique, le Président Américain a bien compris que les promesses futuristes, perpétuellement démenties, avaient lassées ses administrés qui découvraient simultanément, tandis que les astronautes tournaient en rond, sans rime ni raison, autour de la Terre, que les sondes spatiales avaient accompli discrètement la conquête complète du système solaire...
La navette spatiale à 100 milliards de dollars ? Elle devait permettre un accès à l’espace sûr, rapide et peu coûteux. Cela, c’était le rêve. La réalité, c’est que deux navettes sur cinq ont été perdues, avec leur équipage... En s’installant dans cet engin de science fiction en trompe l’oeil, toujours montré sous l’angle qui le présente comme un avion futuriste, les astronautes ont une chance sur soixante de ne pas revenir vivants... La navette américaine, par ses échecs répétés, a surtout permis à l’Europe de développer son propre lanceur spatial, Ariane, dont chacun connaît aujourd’hui la réussite. L’ISS, la station spatiale internationale ? Elle devait servir de laboratoire scientifique et être occupée par six astronautes chercheurs. Pendant dix ans, elle a accueilli trois « gardiens » désœuvrés, accompagnés de temps à autre par un « touriste » de luxe. A elle seule, l’ISS a fait beaucoup pour dégrader l’image de l’astronautique dans le grand public et la décrédibiliser. Barack Obama a eu le courage de « siffler la fin de la récréation » ; il n’est pas le fossoyeur de la conquête spatiale, celle-ci, par ses échecs répétés, s’est enterrée toute seule.
Où en est-on aujourd’hui ? Si le programme d’Obama est accepté par le Congrès, c’est l’ISS, plus formidable échec de la conquête spatiale, qui sauvera ses plumes et aura l’occasion de prouver, in extremis, qu’elle peut servir à autre chose que d’hôtel 1000 étoiles à 20 millions de dollars la chambre avec vue sur les sept mers. L’énorme intérêt de l’ISS, pour Obama, c’est qu’il n’y a rien à faire : elle a été construite, il ne reste plus qu’à essayer de l’exploiter. En revanche, avec l’arrêt de Constellation, les USA perdent aussi leur accès à l’espace : plus de fusées, plus de navettes, les trois rescapées devant prendre leur retraite dans des musées aéronautiques dans un an, maximum. Ce sont donc, pour cinq à dix ans, les Russes qui transporteront les Américains dans l’espace, avant que des fusées de même type qu’Ariane 5 ne reprennent le flambeau. Mais pour aller où ? That is the question. Quand elles entreront en service, vers 2020, c’est l’ISS qui prendra sa retraite. Les astronautes ont donc dix ans, environ, pour convaincre les Américains de leur importance décisive : voici le vrai discours que leur a tenu Barack Obama.
Sous la houlette de son Rédacteur en chef Olivier Sanguy, le site Enjoy Space de la Cité de l’Espace de Toulouse suit l’actualité astronautique en direct et propose des dossiers approfondis sur la conquête spatiale.
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